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Numéro 5 > Article invité

Article

Sur la représentation des processus d’auto in-formation des organisations sociales. 1ère partie

Article invité


Jean-Louis Le Moigne, Professeur émérite, Université d’Aix Marseille et Réseau Intelligence de la Complexité, jl.le-moigne@univ-cezanne.fr.

Date de publication : 28 février 2010

Historique :

Cet article fut rédigé en 1988 et présenté à un Colloque du CREIS à Saint Etienne, mai 88, « Représentation du Réel et Informatisation ». Je ne sais si les actes de ce Colloque furent publiés, et s’ils le furent, ils sont très probablement introuvables, actuellement. Je ne dispose que de l’exemplaire publié en « Note de Recherche du GRASCE » (ERA CNRS 640, Université d’Aix-Marseille III).

Je suis heureux et honoré de l’accueil que la courageuse et dynamique Revue e-TI.net lui accorde aujourd’hui : Elle permet de redonner quelque attention à un des arguments que je tiens pour constitutif de toute pratique comme de toute théorie des Systèmes d’Information des Organisations, argument que j‘exprime en paraphrasant une belle formule  de G Bachelard : «Loin que ce soit l‘informatisation qui éclaire l’organisation, c’est l’organisation qui illumine l’informatisation ». Et Paul Valéry nous rappelait cela en des termes plus opérationnels : « Nos moyens d’investigation et d’action (ici, ceux des technologies de l’informatisation) laissent loin derrière eux nos moyens de représentation et de compréhension (ici de l’organisation) ».

C’est cet argument qui a été le fil conducteur de toutes mes activités d’enseignement et de recherche en particulier dans le domaine des SIO : Comment représenter – modéliser et comprendre les organisations perçues complexes au sein desquels nous intervenons et agissons ?

Question qui appelait une méditation épistémologique préalable aux multiples considérations méthodologiques que chacun appelait et développait à l’envie en particulier dans tous les domaines de l’informatisation Ce texte de 1988 propose une première tentative d’identification du socle épistémologique sur lequel peut légitimement reposer une discipline enseignable et « actionnable » des SIO. Il a bien sûr été actualisé et éclairé sous d’autres aspects depuis1, mais en le relisant il m’a semblé qu’il constituait toujours une référence paradigmatique pertinente et argumentée pouvant éclairer les investigations des enseignants chercheurs autant que des praticiens souhaitant « lever la tête au dessus du guidon » des méthodologies et progiciels à la mode.

 Certes par ses références bibliographiques (toutes antérieures à 1987), cet article sera parfois tenu pour une pièce de musée. Par probité pourtant, j’ai n’ai pas tenté une actualisation qui, sur le fond, n’aurait pas conduit à modifier la teneur des arguments. Je me suis limité à quelques aménagements stylistiques mineurs et peu nombreux, du type de ceux que font habituellement les secrétaires de rédaction consciencieux : Ce texte est daté, mais il constitue plus une matrice initiale qu’un tableau bien fini, lequel demanderait un traité plutôt qu’un bref article ayant valeur de manifeste.   

Cet avertissement bibliographique me donne par surcroit l’occasion d’exprimer à mes collègues et amis marocains, et en particulier à l’équipe qui anime la Revue e-TI qui seront parmi ses premiers lecteurs, mon admirative sympathie et mes chaleureux encouragements.  

Sympathie et encouragement que j’exprime aussi à mon ami marocain Reda Benkirane, Homme de Reliance entre nos cultures, auteur de « Complexité, Vertiges et Promesses » et infatigable animateur du Site ArchiPress (http://www.archipress.org/).  


Résumé

Toute représentation intentionnelle de l'organisation sociale et des processus informationnels qui la tissent repose sur quelques prémisses épistémologiques et paradigmatiques qu'il importe d'expliciter dès lors que l'on se propose de "bien conduire sa raison dans les affaires humaines".

Le climat intellectuel dans lequel se sont développés les modèles de l'Entreprise depuis deux siècles postulait une épistémologie réductionniste et positiviste justifiant le paradigme énergétique; lequel invitait à représenter les organisations sociales par une physique sociale dérivée de la physique de la matière.

On souligne les sévères limitations de cette problématique dès lors que les entreprises ont projet de se représenter dans leur complexité telle qu'elles la perçoivent. On propose de formuler, dans le référentiel aujourd'hui assuré d'une épistémologie constructiviste, un paradigme permettant de rendre compte de la correspondance information-organisation dont on postule qu'elle peut être constitutive de représentations "riches" de l'entreprise complexe : le paradigme inforgétique.

Cette mise en forme est aujourd'hui suffisamment explicitée et argumentée pour libérer la modélisation de l'organisation sociale des contraintes réductrices qu'impose nécessairement le paradigme énergétique.

On procède alors à un exercice d'ingénierie» inforgétique» appliquée à la représentation de l'entreprise-organisation ; on dégage ainsi dix propositions susceptibles de guider les diagnostics de conception et de gestion technologiques et organisationnels des systèmes d'opération, d'information et de décision des entreprises.


Table des matières

Texte intégral

« L'Organisation, la chose organisée, le produit de cette organisation, et l’organisant sont inséparables. » Paul Valéry (1920).

« Mais qu’est-ce que l’Organisation ? Quelle est cette énigme, dans cet univers de catastrophe, de turbulence, de dispersion, et qui apparaît dans la catastrophe, la turbulence, la dispersion ? L’Organisation» E. Morin, T 1 1977, p. 9

« Information is information, not matter or energy. » N. Wiener (1948)

Proposons une hypothèse commode pour nos communications : Le Paradigme de la première Cybernétique ne sera plus tenu - au moins pendant le temps de cette réflexion - pour l'Idéaltype de l'Organisation Sociale s'intéressant à la Conception et à la Gestion de son propre Système d'Information. Ses mérites bien connus de simplicité, de généralité, de large diffusion culturelle ne sont pas contestés, mais ses inconvénients, notamment le caractère monodimensionnel de la correspondance entre le contrôleur et le contrôlé et le caractère a-dynamique des comportements du contrôleur (qui doit ignorer sa propre morphogénèse) sont tenus ici pour rédhibitoires (Lemoigne, 1986). On convient que cet abandon du paradigme aujourd'hui dominant tant dans les discours que les pratiques de la gestion des construits sociaux organisés2, se paye à un prix que certains tiendront pour très élevé : la perte de la théorie désormais classique des M.I.S., (Management Information System) popularisée aux USA au début des années soixante dix et très largement diffusée depuis, à force de traduction3.

Cette hypothèse négative doit bien sûr s'accompagner d'une hypothèse alternative. Proposons de construire nos modèles instrumentaux de l'organisation sociale sur le Paradigme (de la Modélisation) Systémique4. L'Entreprise ici sera entendu par un complexe d'actions intentionnelles enchevêtrées dans un tissu social, complexe, autonome, en permanent déséquilibre et donc en permanente  équilibration : actions qui transformant le tissu substrat dont elle est solidaire, la transforment elle-même ; transformations endogènes qui affectent l'intensité, la forme et parfois la substance de ce complexe d'actions ; Equilibration permanente de ce complexe autonome dont il faut postuler qu'elle n'affecte pas son autonomie ; autonomie qui n'a peut-être aucune réalité ontologique et que l'on déclare reconnaître dans l'ordre des représentations que les acteurs concernés construisent du «Phénomène-Entreprise» considéré. Autonomie qui s’affiche par le complexe de projets identitaires présumé suffisamment stable pour être reconnu, par lequel ce complexe d'actions (le phénomène-entreprise) est présumé intelligible et donc représentable.

Paradigme Systémique qui implique que soit explicitement reconnu le socle épistémologique qui l’enracine dans nos cultures, celui des épistémologies constructiviste5, épistémologies établies sur un paradigme de référence délibérément différent (mais pas opposé) de celui qui fonde les épistémologies réductionnistes et déterministes (dans toutes leurs variantes, positivistes ou réalistes).  

Différence qu'il n'importe de mentionner dès l'ouverture que parce qu'elle assure la probité de la communication et rappelle les limites de validation des énoncés que la modélisation systémique  permet d'élaborer. Différence nécessaire parce que nul n'est en mesure à ce jour d'argumenter la réalité ontologique de l'autonomie d'un système en général, ni même la réalité ontologique (la réductibilité à une collection d'éléments eux irréductibles) d'une entreprise objectivable à l'identique par des observateurs différents.

Différence qu'il faut certes, à nouveau payer d'un prix élevé, celui de l'abandon des garde-fous apparents de l'objectivité que l'épistémologie réductionniste avait forgé au XIXe S. pour assurer les énoncés produits au sein du Paradigme Mécanique, (Mécanique céleste, Mécanique rationnelle, Mécanique statistique), paradigme dont la fécondité fut telle entre 1800 et 1950 que l'on a peine encore à convenir qu'il n'est peut-être pas le seul garant de la scientificité des connaissances raisonnées. Prix si élevé que le Paradigme de la première Cybernétique, et les théories qu'il héberge, notamment la théorie des M.I.S., n'acceptèrent pas de le payer : par le jeu de bien des infractions grossièrement dissimulées sous le voile des oublis, des omissions et de la précieuse ambiguïté sémantique de la plupart de ses concepts, la Cybernétique (et, en francophonie, la Recherche Opérationnelle, la Praxéologie, la théorie des M.I.S., l'Automatique, etc. ) se présente et est communément acceptée comme un paradigme directement héritier du paradigme Mécanique fondée elle aussi sur le socle épistémologique des réductionnismes6.

Puisque le Paradigme Systémique ne renie pas lui non plus la part importante de l'héritage conceptuel qu'il doit notamment à la mécanique statistique et à la cybernétique, il importe de s'astreindre à un effort obstiné7 de rigueur intellectuelle dans l'entreprise de manipulation de concepts et de symboles qu'appelle une réflexion scientifique dont l'ambition est expressément instrumentale : réflexion et instrumentation dont le propos et le projet concernent ici la conception et la gestion du Système d'Information de l'Organisation.

L'exposé et les justificatifs de l'Epistémologie Constructiviste et du Paradigme de la Modélisation Systémique sortent bien sûr du cadre de cet exposé. On se bornera donc à en rappeler l'argument central, essentiel pour notre propos : nous ne raisonnons pas sur la Réalité-réelle, fut-ce celle de l'organisation sociale, nous raisonnons sur les représentations symboliques qu'en permanence nous nous en construisons8, et nous ne communiquons que par ces représentations. La question dès lors devient : Comment les acteurs concernés construisent-ils ces modèles ? Comment raisonnent-ils sur ces modèles ? Comment sont-ils transmis, échangés et par là transformés d'un acteur à l'autre ? Comment enfin ces traitements cognitifs des modèles affectent-ils les phénomènes perçus qu'ils prétendent représenter ? Car "si la carte n'est pas le territoire9", nous savons d'expérience familière que pour chacun, «le territoire devient parfois la carte» et nous convenons volontiers que le biologiste Th. Dobzhansky a raison lorsqu'il nous rappelle que : "En changeant ce qu'il connaît du monde, l'Homme change le monde qu'il connaît ;  En changeant le monde qu'il connaît, l'Homme se change lui-même" (Bateson, 1980).

Boucle étrange qui associe inextricablement le phénomène modélisé, le modèle et le modélisateur, boucle étrange qu'il nous faut pourtant reconnaître, individuellement et collectivement : Oscillation familière et difficile entre le rôle du juge et celui de la partie, entre le modèle et le méta-modèle qui le légitime. Assumer loyalement cette tension cognitive, la présumer fructueuse, tel est sans doute le défi que le Paradigme de la Modélisation Systémique nous invite aujourd'hui à relever, riche de l'extraordinaire expérience de « l'Homo-Cogitans» depuis quelque dix milliers d'années.

Boucle étrange qu'avait depuis longtemps identifiée, un des hérauts des épistémologies constructivistes, G. Bateson, dans des termes qu'il importe de relire pour éclairer notre démarche.

« Dans le domaine des sciences exactes, les effets sont généralement causés par des circonstances ou des évènements concrets : impacts, forces, etc... Mais lorsqu'on pénètre dans le monde de la Communication, de l'Organisation, ... on quitte tout cet univers où les effets sont produits par des forces, des impacts et des échanges d'énergie. On pénètre dans un monde où les "effets"... sont produits par des "différences" (des informations), c'est à dire par cette sorte de chose qui du territoire va sur la carte : voilà la différence ».

Et là, la notion d'Energie doit être envisagée tout autrement. Dans le monde de l'Esprit, rien - c'est à dire "ce qui n'existe pas" - peut être une cause...

Par conséquent, il faut modifier radicalement notre façon de concevoir le processus mental et communicationnel. Toute tentative visant à construire un cadre théorique pour la psychologie et le comportement, en empruntant aux sciences exactes la théorie énergétique, relève du non sens et de l'erreur manifeste... » (Bateson, 1980).

Cette modification radicale, qu'en 1970 G. Bateson demandait à ce qu'il appelait maladroitement "l'épistémologie cybernétique"(Bateson, 1980) d'assumer, peut et doit être aujourd'hui argumentée et explicitée :"Aujourd'hui, concluait-il, notre tâche la plus urgente est peut-être d'apprendre à penser autrement"(Bateson, 1980). Tâche urgente et difficile à laquelle l'épistémologie s'est attachée sans trêve, loin de la fureur des modes, depuis «La Formation de l'Esprit Scientifique» de G. Bachelard (1938), à moins que ce ne soit depuis «Science and Sanity» de A. Korzybsky (1933) ou depuis les "Cahiers" de Paul Valéry. C'est Jean Piaget sans doute qui donna en 1968 aux épistémologies constructivistes leur intitulé et leur statut contemporain, pendant que H. Von Foerster, G. Bateson, H.A. Simon, E. Morin, P. Watzlawick ou E. Von Glasersfeld élaborent les matériaux conceptuels qui nous permettent aujourd'hui de raisonner en explicitant les axiomatiques de nos raisonnements. S'il faut être bref, disons avec A. Korzybski, que le bon usage de la raison se fera en se référant soit aux axiomes Aristotéliciens du syllogisme parfait (qui sont aussi ceux des Principia Mathematica) soit en se référant aux axiomes NON-Aristotéliciens10. Le Constructivisme, conclura E. Von Glasersfeld (1988) "n'est pas un moyen d'établir une image ou une description d'une réalité absolue, mais un modèle possible de connaissance, élaboré par des organismes cognitifs capables de construire pour eux-mêmes, à partir de leur propre connaissance, un monde plus ou moins fiable".

Il fallait que cette vaste entreprise de restauration (Von Glasersfeld, 1988) et de reconceptualisation des épistémologies constructivistes fut assez avancée pour que ce défi si lucidement perçu en 1970 par G. Bateson puisse être relevé dans l'ordre de la connaissance scientifique, au lieu d'être nonchalamment renvoyé aux domaines oniriques des mythes (Atlan, 1986) : le Paradigme Energétique s'établit en effet sur une description d'une «réalité réifiée», réalité que régissent les axiomes Aristotéliciens et les principes Newtoniens ou Laplaciens de la Philosophie Naturelle. Remettre en question sa pertinence, au moins pour «décrire un modèle possible de connaissance» celui d’une organisation active élaborée par une organisation cognitive, c'est se contraindre à formuler un paradigme suffisamment instrumental pour que la conception-construction de tels modèles possibles de connaissance soit à la fois praticable et légitimable.

Sur le socle établi par les épistémologies constructivistes et les systèmes non-aristotéliciens (peut-être vaudrait-il mieux parler des logiques non-disjonctives, et donc des logiques conjonctives ?), on peut aujourd'hui proposer la construction d'un mode de représentation intentionnelle des organisations sociales actives intervenant délibérément dans les substrats dont elles émergent et qu'elles constituent (Modélisation qui ne requiert nulle hypothèse quant à une présumée «réalité ontologique» de ces organisations et entreprises).

L'expérience sensible et cognitive dont il faut ici rendre compte est celle de la communication et de l'organisation, ce monde au sein duquel les "effets" (les organisations) ne sont pas produits par des causes concrètes mais par des «différences» abstraites (des «informations», conclura G. Bateson). Information et organisation que nous saurons dessiner et «désigner» sur des «cartes», (ou des modèles) et dont nous savons qu'elles n'appartiennent peut-être pas au «territoire» que par, ces cartes, nous représentons : cette différenciation de l'ordre des phénomènes (que P. Valéry appelait l'univers , physique, pour symboliser l'univers physique) et de l'ordre des représentations (que P. Valéry appelait l'univers , psychique, pour symboliser l'univers mental et cognitif), cette différenciation11 permet d'échapper à l'emprise du paradigme énergétique dans nos représentations de l'organisation : légitimé dans l'univers , celui des phénomènes de causes et d'effets physiques, lorsque celui-ci était postulé isomorphe de son image dans l'univers des processus cognitifs, le paradigme énergétique perd son monopole dès lors que l'observateur convient qu'il "invente la Réalité"12 sur laquelle il raisonne. Il devient, dans l'Univers des Représentations, un modèle parmi d'autres, et sans doute rarement adéquat, des phénomènes observés : de tous les modèles possibles du monde, il ne retient que celui dont on calcule qu'il requiert la moindre action, qu'il consomme la moindre énergie. Le «Principe de Moindre Action» a tant démontré sa fécondité «naturelle» depuis que le calcul différentiel conduisit au XVIII S. à «retrouver» la forme géométrique exacte des cellules de cire d'une ruche d'abeille (la forme qui minimise le volume de cire requis pour stocker le volume maximum de miel13) que la Science Positive en a fort pragmatiquement fait le principe fondateur du Paradigme Energétique sinon celui de toute science de la Nature.

Sur cette conviction, les premières théories de la «Physique Sociale» puis des «organisations» furent des théories énergétiques dont le Taylorisme et la sociobiologie sont les avatars les plus familiers, longtemps tenus pour scientifiques par les académies soucieuses de manifester la Rationalité de la Mécanique, reine des sciences physiques et donc énergétiques.

La différenciation de l'Univers des phénomènes et de l'Univers de la Cognition incite à la fois à reconnaître la fécondité heuristique de ce Principe de Moindre Action, et son caractère contingent. Contingence que révèlent les nombreuses tentatives de modélisation des comportements des organisations sociales : « le Principe du one best way»14, et donc celui de la calculabilité d'un optimum social, ont certes la vie dure tant le paradigme mécanico-énergétique à la Walras, héritier de celui des physiocrates du XVIII S, imprègne la culture des modélisateurs.

Mais tant d'échecs nous ont sans doute appris la vanité de cette illusion réductionniste et scientiste, et l'on convient enfin qu'H.A. Simon avait raison dès 1943 en dénonçant cette réduction de la rationalité au calcul optimisateur dans la représentation des organisations sociales15. Il faut, disait déjà P. Valéry, pour raisonner dans l'univers des représentations, des «Nombres plus Subtils» (qu'il désignait systématiquement «N + S») que ceux de notre arithmétique énergétique. Et la qualité d'un raisonnement s'évalue plus dans le choix de ses procédures que dans la pureté de son improbable unique résultat-optimum : Plutôt que de s’enfermer dans le carcan formel de la Rationalité Substantive (ou normative16), on peut aussi restaurer le cadre fonctionnel de «la Topico-Critique» et déployer, rappellera H.A. Simon, la Rationalité Procédurale, dépendante des contextes dans lesquels elle s'exerce et pourtant reproductible.

Rationalité Procédurale et Nombres Plus Subtils (nous dirons bientôt : «symboles non-numériques») sont les ingrédients de toute modélisation dans l'ordre de l'Univers des Représentations; ingrédients qui vont nous permettre de formaliser un paradigme assez ouvert pour représenter intelligiblement dans leurs complexités perçues, les organisations sociales sans nous contraindre à les réduire à des mécanismes froids. Un paradigme que nous pourrons construire sur un principe qu'H.A. Simon après J. Dewey, a proposé d'appeler «le Principe d’Action Intelligente» pour rendre compte de la capacité d'un système à élaborer (inventer) des réponses intentionnelles adaptatives (donc téléologiques) à des situations qu'il perçoit contraignantes.

A cette définition conceptuelle de l'action intelligente (action qui pourra, le cas échéant, être en infraction avec le Principe de Moindre Action, en consommant beaucoup plus d'énergie que n'en aurait requis un calcul d'optimisation si la « réponse » avait été unique et prédéterminée), J. Piaget puis H.A. Simon et A. Newell ont associé le concept de symbole et de computation symbolique :

«L'Intelligence organise le monde ( ) en s'organisant elle-même» (par computation) » J. Piaget, commenté par Von Glaserfeld (1988)

«Qu'est-ce qu'un Symbole que l'Intelligence peut utiliser et qu'est l'Intelligence qui peut utiliser un Symbole ? »17

Le paradigme modélisateur que l'on bâtit sur ce Principe d'Action Intelligente propose une architecture conceptuelle facilitant le raisonnement sur les quelques concepts de l’univers dont nous disposons pour rendre compte, non plus des phénomènes énergétiques de transformations réciproques de matière et d'énergie (tenus alors pour isomorphes dans les univers et ), mais des phénomènes de correspondance perçue entre Information et Organisation, représentés dans l’univers . L'hypothèse qui va dès lors guider la formalisation de ce paradigme instrumental se formule aisément :

Dans l'Univers des Représentations (régi par un Principe d'Action Intelligente), l'Information est à l'Organisation ce que la Matière est à l'Energie (dans l'Univers des phénomènes physiques régis par un Principe de Moindre Action).

La discussion et la légitimation de cette hypothèse constitutive requièrent des développements que l'on ne peut détailler ici. Il faut provisoirement inviter le lecteur à convenir de son caractère non contre-intuitif et corrélativement du caractère ambigu de l'hypothèse de la correspondance Matière-Energie, qu'on l'entende dans l'Univers ou dans l'Univers : l'élégance de la loi "E = M*C2" dissimule la complexité de la définition sous-jacente du concept d'Energie ! Dans l'Univers des phénomènes physiques, le concept d’Energie n'a de sens qu'en synonyme absolu du Concept de Travail, auquel cas, en toute rigueur, il est inutile puisqu'en infraction avec le principe de moindre action ; en revanche, dans l'Univers des représentations, il a une signification complexe et récursive : «Energie : ce qui est, produit et provient du travail». Signification intelligible certes dans l’Univers, mais en infraction avec la logique déductive et quantitative du principe de moindre action requise par le Paradigme Energétique interprété dans l’Univers .

C'est précisément ce manque de rigueur formelle et fonctionnelle dans l'interprétation généralisée du paradigme Energétique qui suggère la formalisation réfléchie d'un paradigme alternatif adapté à la représentation des correspondances entre Information et Organisation. On a proposé de le désigner Paradigme INFORGETIQUE. Le néologisme a l'avantage de souligner la conjonction fondatrice «INFORmation-ORGanisation», mais surtout de dégager le radical ORG en révélant sa parenté étymologique avec le radical ERG à l'aide duquel a été construit le néologisme En-ERGétique : l'un et l'autre se rapportant à l'Action (URG), ERG privilégiant la désignation du travail effectué et ORG la désignation de l'organe ou de l'instrument effectuant le travail.

On se limite ici à une présentation sommaire du Paradigme Inforgétique, aisée à mettre en valeur par une heuristique de correspondance avec le Paradigme Energétique : c'est précisément l'incomplétude de ce dernier pour les entreprises de modélisation des organisations sociales qui a incité à développer, dans un référentiel épistémologique adéquat, le paradigme Inforgétique.

La discussion critique de ce tableau, qu'il faut entreprendre par ailleurs, ne doit pas retarder davantage le propos qui est celui de l'instrumentation, à fin d'intervention, des représentations des organisations sociales s'informatisant.

Image1

Figure 1. Positionnement de l’Inforgétique



Notes de bas de page

1 Voir en particulier les chapitre 1 et 2 de :  JL Le Moigne et JA Bartoli, (eds) : Organisation intelligente et Système d’information stratégique. Editions Economica, Paris 1996 ;  le chapitre 6 « Sur l’épistémologie des sciences de la communication» de l’ouvrage de  J L Le Moigne « Le constructivisme, Tome 2, Epistémologie de l’interdisciplinarité », ed L’Harmattan,  Paris 2002; et l’article de JL Le Moigne  et S Amabile ,’Epistémologie des systèmes d’information’, de ‘L’Encyclopédie de l’informatique et des systèmes d’information’, Ed Vuibert, 2006.
2 L'expression "construit social organisé" pour décrire l'organisation sociale est due à M. Crozier et E. Friedberg (1977) Expression à laquelle ils substituent volontiers celle de "Système d'action organisé" et celle de "construit d'action collective". On la privilégie ici car elle permettra de suggérer une définition en extension de l'organisation entendue comme une action et pas seulement comme un résultat : "Construit social organisé ET organisant". Le choix du mot "construit" est délibéré, autorisant les références aux épistémologies constructivistes que l'on retiendra, aux lieux et places des références positivistes et naturalistes trop usuelles.
3 Le manuel le plus élaboré de présentation de la théorie des MIS date de 1974 (Davis, 1974). La prégnance de ce modèle peut être évaluée par le fait que douze ans plus tard, alors que les limitations conceptuelles sévères de cette théorie sont désormais patentes, un éditeur français jugeait bénéfique de le faire traduire et de le publier en français, avec quelques compléments visant surtout à y incorporer le texte du manuel de l'instructeur établi en 1974 (Davis et Mensel, 1974).
4 Il existe de nombreuses présentations du paradigme Systémique (Lemoigne, 1984). On trouvera dans l'article d'ouverture du numéro spécial de la "Revue Internationale de Systémique" (vol 1, n° 4), rédigé par B. Paulré, une excellente mise en perspective historique de l'émergence de la "deuxième Systémique", "prenant ses distances avec la première systémique et soulignant l'importance des phénomènes auto-référentiels" (p. 381). Peut-être pourra-t-on rappeler ici que l'on peut dater cette émergence dans les communautés francophones au moins, de l'année 1977 et plus particulièrement du Congrès Confédéral de l'AFCET "Modélisation et Maîtrise des Systèmes" : il manifesta pour la première fois la convergence des contributions sur l'auto-organisation de E. Morin, H. Atlan, H. Von Foerster, F. Varela, I. Prigogine ... autour de la construction du Paradigme systémique.
5 La première formulation contemporaine de l'épistémologie constructiviste est sans doute celle proposée par J. Piaget (1968). La traduction récente en langue française de "l'Invention de la Réalité ; Contribution au Constructivisme", sous la direction de P. Watzlawick (Ed. du Seuil, Paris, 1988), nous vaut un accès aisé à une présentation très riche et très vivante que l'on peut aujourd'hui conseiller comme une solide introduction à la compréhension de ce profond renouvellement des référentiels épistémologiques, renouvellement dont on sait enfin retrouver les sources dans la riche histoire de la Science, qui ne se ré qui ne se réduit pas à celle des triomphes du positivisme.
6 Cette émergence du paradigme Cybernétique puis du paradigme Systémique affirmant leur autonomie et leur légitimité épistémologique ne se fit pas sans controverse ni réaction des tenants du paradigme mécanique :  il importe de relire, pour mieux percevoir l'enjeu de ces débats étonnamment actuels, les controverses qui opposèrent N. Wiener et A. Rosenblueth à R. Taylors en 1950 (sur la scientificité du concept de Téléologie), dans la revue "Philosophy of Science" (voir W. Buckley, Ed., "Modern Systems Research for the behavorial scientist", Aldine Pub. Cy, Chicago, 1968, pp. 226-242) et H.A. Simon et A. Newell à R. Bellman, en 1958 sur la scientificité du concept d'heuristique (voir le journal de l'O.R.S.A., "Operations research", 1958, p. 448-450).
7 Paul Valéry aimait rappeler cette devise de Léonard de Vinci : "Hostinato Rigore", une obstinée rigueur intellectuelle, qui devrait être celle de tout scientifique conscient du caractère parfois illusoire de l'argument d'objectivité.  
8 On a développé cette hypothèse dans la première partie de "Systémographie de l'Entreprise", dans Revue Internationale de Systémique, Vol. I, n° 4, pp. 499-532
9 La progressive émergence du constructivisme conduit enfin à populariser la lecture de A. Korzybski (1980). C'est dans cet ouvrage que l'on trouve développée désormais la célèbre formule : "La Carte n'est pas le Territoire" qui inspirera notamment la réflexion de G. Bateson sur la définition de l'information en 1970. Je souhaite remercier ici Yves Tabourier qui m'a rendu le très grand service de me convaincre de l'intérêt  qu'il y avait de remonter de l'aphorisme à l'ouvrage dont il est issu. H.A. Simon a repris cette réflexion dans la belle préface de (Simon, 1981). Soulignant la transformation du regard sur la montagne Sainte Victoire qu'induisent les célèbres toiles de Paul Cézanne, il remarque que la Carte devient "Création d'une interface entre le monde extérieur - le territoire - et le projet du modélisateur".
10 "Un système non-aristotelicien est nécessaire pour un raisonnement rigoureux en mathématique et en physique" concluera de façon provocante A. Korzybsky (1980) en discutant en particulier la validité de "l'axiome du tiers exclu" (A est ou B ou non B).
11 Grâce à l'édition intégrale des "Cahiers" de Paul Valéry, on comprend mieux la genèse de cette "intuition originale" de Paul Valéry "raisonnant en ingénieur de la connaissance". La notation initiale de P. Valéry (cahier de 1896 : le "Self Book") proposait : I + R : Image plus Réalité ; avant d'être remplacé par " + " : "Physique plus Psychique", ou mental. Voir, dans l'édition Gallimard du volume I des Cahiers 1894-1914, publiée en 1987, page 167 et la note page 452.
12 On reprend la formule de P. Watzlawick lequel montrerait qu'il l'emprunte à H. Von Foerster (1973) lequel montrerait qu'il l'emprunte à G. Bateson dans un de ses célèbres métalogues (1969) : voir "Vers une écologie de l'esprit", Tome I, (Seuil 1977), p. 57.
13 Le débat sur la perfection de la forme des cellules de cire, forme qui suggérait une remarquable maîtrise du calcul infinitésimal par les abeilles, au début du XVIIIè Siècle, est peut-être le moment fondateur du paradigme énergétique. On en trouve une trace passionnante dans le célèbre traité de Sir d'Arcy Thompson (1969).
14 M. Crozier et E. Friedberg, 1977, écrivent excellemment du "principe du one best way" rendu célèbre parce que formulé par Taylor... qui n'a fait que reprendre et appliquer une dimension fondamentale d'un climat intellectuel et d'un mode de raisonnement" (p. 22).
15 Il n'est pas inutile de rappeler que le concept de "limite de la rationalité cognitive et organisationnelle" est expressément introduit par H.A. Simon dans le chapitre V de "Administrative Behavior" prépublié en 1943 et souvent réédité (traduit en français en 1983). La préface de la seconde édition complétée, publiée en 1957 (ignorée, entre autres coupures, par la traduction française) précisait expressément l'apport de la théorie de la computation symbolique à la représentation de procédures effectives de raisonnement organisationnel ("Procedural rationality"). Le "climat intellectuel" qu'évoque M. Crozier explique peut-être l'exceptionnelle difficulté des théoriciens et des praticiens de l'organisation à "entendre", depuis cinquante ans, une hypothèse si manifestement féconde, pourtant consacrée par un prix Nobel en 1978.
16 Une des raisons de la difficulté des théoriciens contemporains à être attentifs à la pertinence de la théorisation des organisations d'H.A. Simon tient peut-être au choix de ce label :"Rationalité substantive" (qu'il emprunte au vocabulaire juridique du Droit positif). H.A Simon voulait sans doute opposer la "procédure" (qu'exprime le verbe) au "résultat" (qu'exprime le substantif) en rendant compte de la légitimité et la diversité admissible des "raisonnements procéduraux" et aux limites très étroites des raisonnements "conduisant de façon certaine au seul résultat vrai ... l'optimum donc". On renvoie au chapitre VIII de "Models of Bounded Rationality" (MIT Press, Volume II, 1983), pour une bonne récapitulation de sa réflexion sur la Rationalité. On a suggéré diverses traductions de "Substantive rationality" : declarative, positive, objectale. On essaye ici "normative". Sans être certain d'avoir encore identifié la bonne clef dans une culture encore imprégnée de positivisme.
17 A. Newell et H.A. Simon, dans leur "Conference Turing" de 1975. On a exposé et commenté à diverses reprises cette formule fondamentale pour l'interprétation du paradigme inforgétique (Demailly et Le Moigne, 1986)

Pour citer cet article


Jean-Louis Le Moigne. «Sur la représentation des processus d’auto in-formation des organisations sociales. 1ère partie». e-TI - la revue électronique des technologies d'information, Numéro 5, 28 février 2010, http://www.revue-eti.netdocument.php?id=2062.




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