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Numéro 5 > Article invité

Article

Sur la représentation des processus d’auto in-formation des organisations sociales. 2ème partie

Article invité


Jean-Louis Le Moigne, Professeur émérite, Université d’Aix Marseille et Réseau Intelligence de la Complexité, lemoigne@univ-aix.fr.

Date de publication : 20 novembre 2009


Table des matières

Texte intégral

Le paradigme énergétique a longtemps eu l'avantage de sa disponibilité : au fur et à mesure qu'émergeait le phénomène-entreprise, sous la forme organisationnelle où nous le connaissons aujourd'hui, celle des Arsenaux du Roy dès le XVIIème siècle. Par exemple, il était là, disponible, justifié tant par des considérations épistémologiques que par des considérations pragmatiques : l'Entreprise s'organisait précisément pour gérer - et peut-être pour optimiser - la production, la transformation et la régulation d'une ressource rare, l'Energie. Ce concept ambigu et multiforme, avait, et a toujours, l'avantage de fédérer de façon intelligible et uniforme tous les types de ressources que les entreprises sont susceptibles de valoriser et par rapport auxquelles elles s'identifient.

Cette vocation essentiellement énergétique (au sens large) de l'Entreprise commence à s'avérer par trop réductrice de sa complexité telle que la perçoivent ses acteurs (Le Moigne, 1986b). On comprend que les limitations de ce paradigme deviennent malaisément supportables. On a pu croire que le paradigme Cybernétique, différenciant au sein du paradigme Energétique les processus informationnels de régulation des processus proprement énergétiques de production-transformation, permettrait de reculer suffisamment ces limites du modélisable. On a montré la fragilité épistémologique de cette extension, diagnostic que nombre de considérations empiriques confirment depuis que les entreprises informatisent leurs activités et leurs organisations (Le Moigne, 1987). C'est précisément cette discussion qui a conduit à développer et à expliciter le paradigme Inforgétique à fin de modélisation (donc dans l'univers ) des phénomènes perçus à la fois identifiables et complexes : Paradigme construit sur l'intelligence de la correspondance «Information Organisation».

On doit donc pouvoir proposer une nouvelle problématique de modélisation des entreprises (et plus généralement des organisations sociales entendues comme des construits sociaux organisés et organisants), une «modélisation Inforgétique ». C'est à cet exercice que l'on se propose de s'attacher de façon sommaire dans la dernière partie de cette étude, sous la forme de 10 propositions dont la conjonction conduit à une problématique de la représentation des organisations sociales que l'on tient pour argumentée épistémologiquement et pertinente en terme d'informatisation.

L'Entreprise-Organisation se perçoit comme et par un complexe d'actions organisées et organisantes, actions visant à la fois à produire, maintenir et relier et à se produire, se maintenir et se relier.

Cette représentation idéaltype de l'auto-représentation de l'entreprise par elle-même implique une conceptualisation forte de la notion d'organisation que l'on tient ici pour acquise1. Elle conduit à délaisser le schéma habituel de la «modélisation ensembliste-identitaire» (Castoriadis, 1975) : elle n'est pas perçue comme un Objet mais comme une Action, un «complexe d'actions» (ou un «tissus d’interactions»). Elle n'est donc pas analysable (décomposable) en un ensemble d'éléments-objets-stables empiriquement identifiables. Elle conduit à établir une carte stable (des réseaux ouverts de processeurs activables) d'un territoire que l'on présume en équilibrations synchroniques et diachroniques permanentes.

L'hypothèse sous jacente du paradigme Inforgétique consiste à tenir une telle représentation fonctionnelle comme pertinente pour le support de raisonnements-simulations à fin d'interventions.

L'Entreprise-Organisation s'identifie par son processus endo-exogène d'autonomisation téléologique.

Autrement dit, par sa capacité à élaborer de façon endogène les projets en référence auxquels elle déterminera ses comportements (décisions), comportements qui la différencient du substrat exogène dont elle se perçoit solidaire. Cette représentation expressément téléologique de l'Entreprise –Organisation conduit à récuser les réductions habituelles au modèle mécanique (déterministe ou stochastique) d'une machinerie séquentielle ou cybernétique de causes et d'effets (linéaires ou circulaires) calculables. En agissant, l'Entreprise est perçue (ou se perçoit) comme ré-engendrant en permanence ses propres finalités, par lesquelles elle s'autonomise en élaborant elle-même (décisions) ses comportements propres.

L'Entreprise s'entend par rapport à ses projets et à sa capacité téléologique de réélaboration permanente de projets et non par rapport à une structure quasi mécanique de relations causes-effets telle que la conceptualisait le paradigme énergétique.

L’entreprise-organisation se décrit elle-même, en termes auto-éco-réferentiels : elle se représente par conjonction permanente de modèles distinguables mais inséparables.

Les modèles qu'un tiers pourrait établir d'une entreprise donnée (par exemple les modèles qu'une entreprise se donne de ses concurrents, de ses fournisseurs ou de ses clients) sont nécessairement des modèles de substitution : ceux que l'on établit en se mettant à la place de l'autre : il n'existe donc pas un modèle Idéaltype d'une entreprise donnée, mais un méta-modèle qui rappelle ce processus d'auto-éco-modélisation. Le modèle auto-éco référentiel que l'entreprise se construit d'elle-même pour elle-même est conjonction de deux classes de modèles, distinguables parce qu'inégalement formalisables (dans l'état actuel des connaissances), distinguables mais nécessairement inséparables, que «le comportement soit le moteur de l'évolution », dixit J. Piaget (1976), ou réciproquement, dixit les théories du déterminisme génétique, que «l’évolution soit le moteur du comportement » :

  • les modèles synchroniques-opérationnels (ou encore les modèles du fonctionnement organisé)

  • les modèles diachroniques-stratégiques (ou encore les modèles de la finalisation organisante) aujourd'hui souvent présentés sous le label du modèle du «projet d'organisation ».

L'entreprise-organisation se perçoit en permanente équilibration - ou adaptation téléologique - au sein de ses environnements (substrats, contextes, milieux, champs, processus, ...). Cette équilibration se développe par un double processus endogène d'accommodation (ou de canalisation communicationnelle) et d'assimilation (ou de codage informationnel).

Le célèbre concept Piagétien (1975) «d'Equilibration des structures cognitives»  propose un schéma suffisamment général pour exprimer sans la mutiler la problématique centrale de toute organisation, qu'elle soit vivante, sociale, naturelle, artificielle : «Elle passe son temps à s'équilibrer» et ce, par exemple, en «rêvant de se reproduire» (F. Jacob) ou à «jouir de son métabolisme» (E. Morin).

Le tour un peu trop léger de la formule vise seulement à éveiller l'attention : derrière l'abstraction des concepts, on retrouve expressément le concept de l'invariance de ce processus d'équilibration téléologique propre à toute organisation : il est dual, concernant à la fois le contenu et le contenant, l'instrument et le résultat produit. N. Wiener le décrit par le jeu «de la communication et de la conduite », C. Shannon par celui «du canal et du code », les biologistes par celui de «l'engramme et du programme », les informaticiens par celui de «la structure des données et du programme de traitement », les psychologues de la cognition, enfin, dans la formulation de J. Piaget, par le jeu de l'accommodation (ou de la régulation endogène suscitée par la forme-organisée de l'organisation) et de l'assimilation (ou de la production-transformation-traitement des codes exprimant les informations par lesquels l'organisation engramme ou se représente ses activités téléologiques). Perçue en équilibration permanente, l'entreprise se représente donc par le jeu de ses propres processus de communication (le choix des «canaux ») et de ses processus de production d'information codables et décodables (le choix des «codes internes»).

L'Entreprise organisation se perçoit comme et par un système de génération d'informations propres (ou génériques). Ces informations sont toujours produites sous la forme de systèmes de symboles physiques, c'est à dire de signes qui, représentés par des formes physiques (des signaux) dans l’univers, sont interprétés dans l'univers comme étant à la fois signe (opérateur et opérande), signifié et signifiant.

Les modèles énergétiques de l'organisation en général achoppent tous sur le problème de l'identification du concept d'information : on ne peut s'en passer et on ne parvient pas à le définir de façon satisfaisante. La célèbre tentative de L. Brillouin (1962) proposant de faire de l'unité d'information (Neg-entropie) le quantum élémentaire absolu constitutif de l'énergie n'a pas abouti.

Et il a fallu attendre la différenciation épistémologique de l'Univers (dans lequel l'information, forme physique «différente» tangible, est reconnaissable) et de l'Univers (dans lequel cette forme «différente» peut s'entendre opératrice, productrice d'elle-même et engendrant des «images mentales» différentes) pour que le concept d'information soit appréhendable de façon satisfaisante : l'information, cette action qui met en correspondance les événements perçus du «Territoire» (l'Univers ) et les événements conçus sur «la carte» (l'univers ).

H.A. Simon et A. Newell (1975) ont formulé cette conceptualisation sous le nom de "l'Hypothèse du Système de Symbole Physique", de façon à dégager l'invariant conceptuel de cette définition parallèle dans les deux univers du discours : le Symbole ; une information étant, par définition, un système (ou une liste) de symboles. En précisant «symbole physique », ils soulignent le fait que le concept est aussi défini dans l'Univers des phénomènes tangibles (celui de « la différence perçue sur le territoire») et dans l'univers des représentations où le symbole se complexifie doublement (la différence dans « l’image mentale» pouvant susciter une différence dans le comportement).

 «L’information est une différence qui engendre une différence» résumait G. Bateson en 1970.

Autrement dit, le symbole (système de symboles) s'entend à la fois opérateur pragmatique (ce qui engendre ou ce qui forme) et opérande sémantique (ce qui est signifié ou désigné). On n'a sans doute pas encore épuisé la complexité familière de ce signe-signifié-signifiant qu'avaient déjà reconnu Ch. Morris ou W. Weaver percevant que la théorie de la communication était aussi une théorie de l'information et donc aussi une théorie du signe (Sémiologie) : Intelligible conjointement en trois niveaux non-disjoignables, l’information conjoint les trois fonctions distinguables de la Syntaxique (désignation), de la Sémantique (interprétation), et de la Pragmatique (communic-action). C'est ce concept complexe qu'il importait de reconnaître sans le mutiler pour rendre compte de cette hypothèse à la fois fondamentale et triviale : L'Entreprise-Organisation se perçoit comme un système de production d'information (ou de symboles). Et plus spécifiquement encore, si l'on prend en compte l'énoncé de la proposition n° 4 relatif au processus de codage : l'Entreprise ne peut pas ne pas se percevoir comme et par un système de production de symboles.

L’Entreprise-Organisation forme ou construit, intentionnellement, l'information qui la forme.

Application puis généralisation de la proposition précédente qui avait permis d'établir la définition Inforgétique de l'information et du symbole, cette proposition n° 6, qui va s'avérer centrale au paradigme Inforgétique, peut s'entendre sur deux registres conjoints, «celui de l'information générique et celui de l'information circulante» pour reprendre une distinction importante formulée par E. Morin  (1977) :

  • Dans l'infini des représentations possibles, l'organisation forme, de façon autonome - téléologique des informations-codes (des systèmes de symboles) par lesquelles elle s'assimile ses interactions intentionnelles avec ses environnements.

  • Cette formation de codes-symboles s'accompagne de la production de «canaux de communication» (autrement dit, de réseaux organisés susceptibles d'être organisants) qui assurent la circulation-communication au sein de l'organisation, de l'information générique puis circulante, information qui devient ainsi elle-même organisante.

On peut distinguer, on ne peut séparer ces deux processus de génération-communication de l'information qui vont s'avérer constitutifs de l'organisation. La métaphore de l'œuf (information) et de la poule (organisation) semble insuffisante pour rendre compte du processus que l'on doit décrire ici, dans la mesure où l'on peut trop aisément concevoir de façon disjointe l'œuf et la poule. E. Morin utilise une métaphore peut-être plus parlante, celle de la formation d'une cellule eucaryote (une cellule avec noyau) à partir d'une cellule photocaryote (une cellule avec cytoplasme mais sans noyau). Le cytoplasme se construit par le jeu des interactions physicochimiques que règle la membrane embryonnaire : ainsi commencent à s'accumuler les informations génériques. En circulant (métaphoriquement) au sein de la «cellule» elle-même encore embryonnaire, elles suscitent progressivement, par concentration et densification locale d'interactions mutuelles des informations circulantes, l'apparition du noyau, forme organisée déjà organisante, qui va affecter l'organisation de la cellule toute entière. Que l'on n'entende ici qu'une métaphore plausible, susceptible de proposer une intelligence acceptable dans l'Univers de ce processus somme toute familier dans l'Univers tel que le décrivent volontiers biologistes ou cybernéticiens.

L'organisation s'entend dès lors (dans l'univers ) par une forme (gestalt), elle-même reconnaissable par ailleurs dans l'univers , sous forme à la fois formée et formante ; formée, elle forme des informations génériques ; formante, elle se forme elle-même par la circulation des informations qu'elle forme.

Cette hypothèse constitutive du paradigme Inforgétique, «L'information in-forme l'organisation qui la forme »2 va devenir l'argument-clef de la représentation - par des informations - de l'activité informée et informante - de l'entreprise-organisation : autrement dit, l'argument-clef de la conception et de la gestion du Système d'Information de l'Organisation.

L'Entreprise-Organisation, autonome, téléologique, active, informée et informante met en ouvre des processus d'élaboration délibérée de ses décisions d'opération et d'information.

Pour une large part, cette proposition pourrait être tenue pour un corollaire des propositions précédentes, puisqu'un système finalisé et finalisant est nécessairement capable non seulement de décider de ses comportements, mais aussi d'élaborer ses décisions (The Decision-Making Processes). Il est pourtant nécessaire de l'expliciter spécifiquement pour mettre en valeur le fait que les processus de décisions de l'organisation ne concernent pas seulement la détermination de ses opérations, mais aussi de ses informations. Si une organisation ne peut pas ne pas (s') informer, elle doit pourtant décider (non sans arbitraire a priori) de cette information : si l'on préfère, condamnée à se déplacer, elle a le choix permanent de ses itinéraires, mais elle ne peut pas ne pas les décider (quitte à décider de ne pas décider ou de décider au hasard).

H.A. Simon a remarquablement mis en valeur la complexité de ce nécessaire processus décisionnel des organisations humaines. En particulier en soulignant le caractère informationnel et téléologique de ce processus : l’organisation a non seulement à décider de la solution d'un problème, mais elle a aussi, et peut-être surtout, à décider de la formulation des problèmes à résoudre. Les problèmes ne se posent pas tout seuls et les décisions visant à résoudre des problèmes qui ne se posent pas sont habituellement perverses : elles conduisent à faire poser d'autres problèmes que l'organisation aurait ignorés si elle n'avait pas tenu à résoudre un problème dont elle ne s'était pas assurée qu'il ne la concernait peut-être pas, ou pas dans les termes retenus. Cette fonction décisionnelle doit en conséquence affecter très profondément la représentation que l'organisation se donne d'elle-même à elle-même : elle ne s'organise peut-être pas d'abord pour assurer ses opérations en optimisant ses comportements énergétiques ? Elle s'organise pour susciter le plus possible d'intelligence adaptative au sein de ses propres décisions3.

L’Entreprise-Organisation se représente par la conjonction de trois processus indissociables et distinguables d'Opération, d'Information et de Décision.

Cette proposition synthétique a été si fréquemment considérée et interprétée depuis sa première formulation en 19744 que l'on ne la reprend ici que pour mémoire... et parce qu'elle facilite grandement en pratique les exercices d'ingénierie de l'organisation. Sa justification au sein du paradigme Inforgétique mérite pourtant d'être soulignée, ainsi que la dialectique sous jacente que ce modèle permet d'exprimer mais aussi parfois d'éluder : si l'organisation de l'entreprise s'interprète en référence au processus informationnel qu'elle forme et qui la forme, peut-on considérer en même temps que l'organisation décide d'elle-même de son comportement et de ses transformations ?

On rencontre ici un conflit conceptuel qui n'a peut-être pas encore été assez considéré, entre les théories de l'ordre social spontané (l'organisation se forme sans projet dans le bruit informationnel qu’elle forme en (s’) informant) et celle de l'auto-organisation téléologique (l'organisation, dans et par ses interactions avec ses contextes évoluant, décide des projets qui la forment). C'est précisément en concentrant la réflexion sur les dualités du processus informationnel (à la fois générique et circulant, à la fois produit par les opérations et produit pour les décisions) que l'on développera cette intelligence de l'organisation bivalente, opérant dans, sur et pour ses «environnements externes », et décidant dans, sur et pour son organisation propre (son «environnement interne », dira H.A. Simon(1981)).

L'Entreprise-Organisation est représentable par un Système de Traitement d'Information (STI) autrement dit par un système de computation-communication-mémorisation de symboles.

La définition que l'on a proposée du Paradigme Inforgétique peut sans difficulté être reprise pour être présentée dans les termes de la définition du «Paradigme du Système de Traitement de l'Information» formulée par H.A. Simon (1986), cette dernière mettant moins directement en évidence le caractère récursif des concepts d'Organisation et d'Information. On montre facilement que l'on passe aisément de l'un à l'autre, le paradigme Inforgétique pouvant exprimer, par une mise en écriture sous la forme d'un STI les contributions à la Théorie de l'Auto-Organisation5 de H Von Foerster, H. Quastler, H. Atlan et surtout ici d'E. Morin (qui parle ici plus volontiers de l’Auto-Eco-Géno-Organisation). On montrerait la même généralisation des théories établies pour et dans le paradigme énergétique, volontiers interprétées pour la modélisation des organisations, telle que la théorie des bifurcations et des structures dissipatives de I. Prigogine ou la théorie des catastrophes morphogénétiques de C.H. Waddington et R. Thom.

Un système de symboles physiques, (ou un STI), mis en œuvre par un exercice de modélisation d'un phénomène perçu complexe (dans l’univers ), se décrit par la conjonction de trois fonctions, fonctions récursives en ceci qu'elles portent sur des symboles que l'on a défini comme étant des opérateurs dans les deux univers et  :

  • une fonction de computation de symboles, autrement dit une Machine de Turing, assurant séquentiellement lecture, production et écriture, agrégation, effaçage, adressage et branchement de symboles selon des séquences de règles quelconques (des heuristiques) descriptibles par des «systèmes de production »6 (le calcul numérique est donc un cas très particulier de la computation symbolique).

  • une fonction de communication, ou plus correctement de transmission de symboles, lequel peut-être décrit par un système de computation dans l’univers où la transmission se représente par «un système de Traitement du signal», codant et décodant (computation donc) des symboles physiques.

Ces deux fonctions de base de tout STI ont été d'autant plus aisément décrites dans l'univers qu'elles rencontrent l'une et l'autre des limites de capacité physique et donc énergétique : la capacité du Canal de Transmission du signal, Hmax, n'est pas a priori illimitée même si C. Shannon (1949) a montré que l'on pouvait en partie s'en affranchir en jouant sur le système de codage et sur sa redondance (par computation donc). Et les limites de capacité de computation d'un «computeur» dans et dans , qu'il soit naturel ou artificiel, sont familièrement contraignantes, même pour les calculateurs prodiges : H.A. Simon, reprenant et interprétant les célèbres études de G. Miller (1956) a souvent souligné l'importance du «butoir des sept shunks» (ou unité d'information mémorisable et computable) qui limite sans cesse l'activité computationnelle de l'esprit humain et plus généralement d'un «Système de Production de Symboles» fini.

La théorisation, dans l’univers, des systèmes de traitement du signal a conduit à mettre en valeur la conjonction de ces deux limites de leur capacité de computation et de transmission, sous la forme classique des deux principes de l'Energétique :

  • Le principe de conservation, qui exprimant la transmission en termes de computation dans une unité de temps, dira que Cp + Ht < Ks ; autrement dit, pour un STI, "s" donné, la somme des activités possibles de traitement de signaux (Computation, Cp, ET Transmission, Ht) est bornée supérieurement par une valeur K(s).

  • Le principe de dégradation, qui exprime l'affaiblissement irréversible au fil du temps, de ce «potentiel» de Traitement (computation et transmission) du signal (la dégradation entropique que symbolise la notion de «bruit» propre au système). Si on en désigne l'intensité par la notation , 0<<1, on pourra exprimer cette double interprétation sous la forme :  Cp + Ht Ks (1 - s).

La formulation Inforgétique de cette limitation d'ordre énergétique va conduire à reconsidérer la nature des caractéristiques K (le potentiel maximum de traitement du STI) et (le bruit propre au STI) : K et n'y sont plus donnés mais construits, construits par l'organisation du système dans l'univers dans lequel on le représente.

La reconnaissance de la fonction mémorisation d'un STI va rendre à la fois possible et praticable cette redéfinition et l'exceptionnelle amplification de son potentiel symbolique. L'ingénierie énergétique de la mémorisation tournait nécessairement court, réduite par hypothèse à des considérations sur le caractère onéreux du magasinage de «jetons» (le symbole physique n'étant dans l'Univers qu'une forme tangible, un jeton).

Dès lors que l'on peut représenter, dans sa complexité potentielle, la fonction de mémorisation symbolique entendue comme un processus de méta-computation, on va pouvoir, dans l'Univers , exprimer en termes Inforgétiques, son exceptionnel effet amplificateur de computation et de transmission d'un STI. L'organisation ne peut pas ne pas mémoriser dès lors qu'elle ne peut pas ne pas computer et communiquer des symboles.

Le champ est désormais ouvert à l'ingénierie de la modélisation Inforgétique des organisations : la prise en compte des processus inforgétiques de mémorisation transforme - parfois considérablement - la représentation que les organisations sociales peuvent se construire de leurs comportements. L'organisation téléologique de la fonction mémorisation devient le méta-modèle, ou plutôt le modèle-noyau, le pattern, de l'organisation sociale entendue dans sa complexité inforgétique. (On prétend ici que le paradigme énergétique ne permet pas de rendre compte de ces processus de mémorisation organisationnelle que l'on tient pourtant pour donnés par l'expérience sensible dans l’Univers. C'est ce constat qui a progressivement conduit à conceptualiser le paradigme inforgétique).

L'Entreprise-Organisation se comprend par un système d'action intelligente et donc par sa capacité à se finaliser, à comprendre et à concevoir.

Le concept de "Système d'Action Intelligente" dégagé en 1975 par H.A. Simon et A. Newell permet de rendre compte, au sein du paradigme Inforgétique, des processus par lesquels une organisation «comprend» les problèmes d'équilibration téléologique qu'elle identifie intentionnellement, puis quelle «conçoit» et met en œuvre les comportements et les interventions par lesquelles elle se propose de «résoudre» ces problèmes.

La possibilité de «représenter» par un système de traitement de symboles, un système d'action intelligente et donc une organisation perçue comme capable d'action adaptative (ou intelligente), va constituer la thèse centrale de H.A. Simon et A. Newell, celle à partir de laquelle on pourra fonder sur des bases épistémologiques réfléchies l'Intelligence Artificielle et les Sciences de la Cognition. On peut définir une action intelligente comme l'action d'une organisation visant à élaborer et à mettre en œuvre une solution (ou une «réponse») adaptative intentionnelle (une adaptation ou plus généralement une équilibration) à un problème auto identifié téléologiquement par l'organisation.

La représentation de ce processus de formulation-résolution de problème, tenu pour isomorphe d'un processus de décision d'action intelligente, par un STI conduit à différencier trois phases emboîtées de «Compréhension» , de «Conception» et de «Finalisation» . (Le processus de finalisation s'entendant par sa fonction amplificatrice des fonctions de compréhension et de conception, comme précédemment la fonction de mémorisation s'interprétait en terme de catalyseur des fonctions de computation et de communication symbolique).

On ne peut exposer ici les modèles cognitifs de compréhension (Problem finding) et de conception (Design : Problem solving), au demeurant emboîtés récursivement par lesquels on peut représenter l'activité cognitive décisionnelle d'une organisation (Le Moigne, 1986c), (Simon, 1981). On doit en outre convenir du caractère encore très embryonnaire des schémas conceptuels dont on dispose pour rendre compte de son activité proprement finalisatrice. Pendant longtemps, le processus téléologique des organisations fut soit ignoré, soit nié malgré son évidence sensible, et cette «contradiction épistémologique profonde» que diagnostiquait J. Monod  (1970) dût être ignorée parce que le paradigme énergétique ne permettait pas d'en rendre compte.

On peut présumer, ce sera une des conclusions opérationnelles les plus sûres de cette première tentative de modélisation inforgétique de l'Entreprise-Organisation, que la conceptualisation instrumentale des «systèmes de finalisation» va s'enrichir désormais progressivement : le renouvellement actuel des idées sur le thème du Pilotage (ou du Management) Stratégique de l'Entreprise (Tabatoni et Jamiou, 1976), (Avenier, 1988) nous semble en constituer un témoignage convaincant.

Ces dix propositions sont sans doute présentées de façon trop ostensiblement désincarnée. Pour une part, le lecteur déclarera qu'il pratiquait l'ingénierie inforgétique de son organisation à la façon de Monsieur Jourdain, sans le savoir. Et pour l'autre part, il s'irritera du changement de référentiel auquel ce Pattern constructif de modélisation le contraint, en lui déconseillant systématiquement l'usage si familier de l'Analyse de l'Organisation et l’argument si séduisant de l’optimisation énergétique («YAKA faire comme les abeilles construisant leur ruche dans la Nature par des cellules uniforme»). En outre, en substituant au cliché de la maximisation de l'Utilité Espérée, celui du processus complexe de finalisation, l'ingénierie inforgétique ne «simplifie» pas en apparence la tâche du modélisateur (et moins encore celle de l'enseignant chargé de transmettre ces modèles algorithmiques) ; mais elle les incite à exercer leur intelligence et à préférer l’intelligible au simpliste.

Sans nier ces difficultés socio culturelle inhérentes à toute émergence d'un nouveau paradigme, on peut légitimement appeler les praticiens à ne pas réduire à une froide ingénierie informatique le traitement des complexités que révèle chaque jour l’action effective des organisations sociales : la méta-représentation fonctionnelle de l'Entreprise-Organisation que permet l'ingénierie inforgétique, conduit à une grille de lecture, outil de diagnostic fécond pour les acteurs de l'organisation et pour les concepteurs de son système d'information.

Grille que l'on présente sommairement par le tableau ci-après : l'organisation s'entend par la double conjonction d'actions qu'elle agence en un «Complexe» (au sens d’un complexe chimique ou d’un vortex hydrodynamique)

:

  • par les rythmes inforgétiques de ces actions enchevêtrant le synchronique (l'Eco-Organisation), le diachronique (la Ré-Organisation) et l'autonomisant (l'Auto-Organisation)

  • par les niveaux inforgétiques de ces actions, selon qu'elles concernent les opérations (physiques), les informations (symboliques) et les décisions (intelligentes)7.

L'architecture des fonctions qui s'agencent ainsi au sein de l'Organisation peut se décrire inforgétiquement à l'aide de cette matrice qui exprime la conjonction constitutive de son complexe d'action.

Image1

Figure 2. Forme canonique de l’éco-auto-re-organisation

Image2

Figure 3. Le modèle Inforgétique de l’organisation, complexe d’actions intelligibles



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Notes de bas de page

1 C'est sans doute chez A. Bogdanov (1980) dès 1913 la première entreprise élaborée de conceptualisation de l'organisation. On pourrait montrer qu'il en va de même de la réflexion peut-être plus riche et plus élaborée encore de Paul Valéry (1975). Si les contributions de la Cybernétique (N. Wiener, 1948) (Beer "Platform for change" 1975) préparèrent le terrain, c'est à E. Morin (1980) que l'on doit l'exposé sans doute le plus achevé d'un paradigme de l'Eco-Auto-Ré-organisation. On a développé cette formulation dans plusieurs études qui s'articulent progressivement, notamment (Le Moigne, 1982),  (Le Moigne, 1984), (Le Moigne, 1986b),  (Le Moigne, 1983), (Le Moigne, 1987)  
2 On emprunte le néologisme "in-former" à F. Varela (1979). Peut-être en en proposant une interprétation un peu plus extensive.
3 Cette formule récapitule peut-être une des thèses fondamentales de H.A. Simon (1973). Au modèle Taylorien et à ses avatars (Ecole des relations humaines, etc...) fondé sur l'hypothèse  « On s'organise pour mieux produire (énergétiquement) », il substitue un modèle fondé sur l'hypothèse "on s'organise pour décider en raison gardant (inforgétiquement)".
4 Peut-être faut-il rappeler, compte tenu du nombre impressionnant de citations de n-ième main (donc dégradées par bruitage de transmission) dont elle a fait l'objet depuis dix ans, que cette proposition a été expressément présentée pour la première fois dans sa forme canonique ("Système opérant, Système d'Information, Système de Décision") dans (Le Moigne, 1974). Le cœur de l'argument, la différenciation des concepts du système d'information et du système de décision d'une organisation, avait été explicitement développé dans (Le Moigne, 1973), soit un an avant que ne paraisse aux USA le manuel de G.B. Davis (1974) sur les M.I.S., lequel ignorait cette distinction.
5 La référence classique en langue française sur le paradigme de l'Auto-organisation est sans doute donné par P. Dumonchel et J.P. Dupuy (1983)
6 D'autres textes d'"Ensembles de Règles" (Set of Rules), et montre son équivalence avec celui de "Machine de Turing". Cf. par exemple, M. Davis (Ed.), "The Undecidable", Raven Press, N.Y. 1965, p. 332. A. Newell et H.A. Simon rapportent les raisons de leur choix du Concept de S.P. de R. Post pour formaliser un S.T.I., dans "Human Problem Solving" (Prenctice Hall, Englewood, New Jersey) 1972, p. 888.
7 On a présenté ce tableau de synthèse dans une forme peu différente dans l'article (Le Moigne, 1987) en l'introduisant d'une façon plus théorique.

Pour citer cet article


Jean-Louis Le Moigne. «Sur la représentation des processus d’auto in-formation des organisations sociales. 2ème partie». e-TI - la revue électronique des technologies d'information, Numéro 5, 20 novembre 2009, http://www.revue-eti.netdocument.php?id=2061.




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